Léonce Rosenberg et de Chirico. L’artiste d’origine grec est le premier peintre à qui Léonce Rosenberg fait appel pour décorer son appartement. Il lui commande en 1928 onze toiles pour orner les murs de son « grand hall » meublé en style Empire. Or il se trouve que le sujet choisi est conforme à l’inspiration du peintre pétri de culture antique: les Gladiateurs.

LEONCE ROSENBERG MECENE EPHEMERE

Léonce Rosenberg, fils d’Alexandre et frère de Paul, possédait une galerie, l’Effort Moderne, rue de la Sainte Baume à Paris. Dès la Première Guerre, il expose les peintres cubistes tels que Henri Laurens, Picasso, Fernand Léger, Auguste Herbin. Très vite, il décide de se considérer non pas comme un simple marchand mais comme un collectionneur. Aussi demande-t’il à ces artistes de participer au décor d’un immense appartement qu’il loue au 75 rue de Longchamp. Ainsi inventait-il un nouveau genre « l’éditeur d’art », introduisant l’art moderne dans la sphère privée, afin de donner à voir sa pertinence dans un appartement-musée.

Ainsi, le collectionneur demandait aux artistes de réaliser des toiles qui ne seraient pas destinées à la vente. Et bien qu’il paya les œuvres au vrai prix, ces dernières ne seraient vues qu’une seule fois, lors de la grande inauguration du musée le 15 juin 1929.

On connaît la suite et la crise économique qui ne permit pas à cette aventure de durer dans le temps. Seules, quelques photos que le magasine Vogue fit paraître la même année, nous permet d’imaginer ce que le mécène avait conçu. Ambigu et volontiers dirigiste, Léonce n’eut pas toujours de bonnes relations avec les peintres.

En effet, Sévérini critiqua une posture qui faisait de Léonce aussi bien un marchand qu’un influenceur. Picasso ne participa pas à l’évènement après que le marchand lui interdise de travailler avec les Ballets Russes. Fernand Léger cessa ses relations avec Léonce après l’inauguration. Léonce, fidèle à ses idées conservatrices,  « retoqua » Kotchka pour qu’il abandonne toute implication politique dans ses créations. Enfin Georges Braque lui asséna un coup de poing lorsqu’il vendit la collection de Kahnweiler sous séquestre.

LES GLADIATEURS DE CHIRICO

Léonce avait assigné chaque peintre à une pièce et pour le « grand hall », Rosenberg avait d’abord songé à Herbin. Puis il se ravisa et fit appel à de Chirico. Ce dernier, peintre grec né en 1888 avait forgé dans son art un univers mêlé de paysages Méditerannéen et de chimères antiques. Son passage à Munich lui avait ouvert les yeux sur les philosophes et la métaphysique mais aussi sur les formes de l’expressionnisme.

Au moment où Léonce Rosenberg lui commande ces toiles, l’artiste a rompu avec les Surréalistes. André Breton lui a écrit une lettre le banissant à jamais de la sphère intellectuelle. De Chirico décide de s’installer en Italie, sans  rien lâcher sur son amour de l’Antiquité et sur un passé révolument immatériel et universel à la fois. Sujets que ses contemporains avides de révolutions plastiques ne comprennent plus.

Pour autant, la cinquantaine de toiles qu’il dédia à ce thème des gladiateurs demeure mystérieuse. Les anatomies des personnages masculins sont un miroir de celles du grand Michel-Ange. Mais l’artiste les revisite à sa manière et les amaigrit même. Il leur donne des positions étranges Les positions sont étranges voire comiques avec une composition pyramidales qui donne l’impression que ces gladiateurs intrépides semblent tout de même poser pour le peintre. L’agencement est impérial mais finalement les figures sont mélancoliques.

On met visiblement à l’écart des querelles artistiques Léonce Rosenberg.  Il a juste commandé une toile un peu décalée par rapport à la production de Chirico à cette époque. Il en résulte une œuvre poétique, décalée, et fidèle à la thématique du peintre et au goût du commanditaire.

Léonce Rosenberg et de Chirico

Véronique Proust