La Librairie Shakespeare une librairie d’avant-garde

DEUX FEMMES AU SERVICE DE LA LITTERATURE

Adrienne Monnier est née en 1892. Elle crée en 1915 rue de l’Odéon la Maison des Amis du Livre avec les 10 000 francs que son père postier avait gagné en indemnité d’accident du travail. Adrienne est férue de littérature, adore Rimbaud, Lautréamont, Jules Romain. Dans son arrière boutique, elle a installé une cuisine et mitonne des petits plats qu’elle partage avec des écrivains. Très vite Léon Paul Fargue ou Aragon viendront régulièrement dans sa boutique.

Pour attirer les artistes, elle concocte des bibliographies et aide les jeunes talents. Ce sera le cas du jeune Lacan. Par ailleurs, Adrienne joue un rôle de fédérateur d’esprits. Ainsi, elle présente Jean Paul Sartre à André Gide. Lorsque Léon Paul Fargue est dans la gêne, elle demande à la comtesse de Bassano de faire un geste. Un jour Sylvia Beach entre dans la librairie, son chapeau mexicain s’envole sur le trottoir, on sort pour le rattraper en courant. C’est un fou rire qui se transforme en coup de foudre.

Née à Baltimore, Sylvia Beach a passé son enfance dans le Jura puis aux États-Unis. Parlant l’anglais, le français et l’espagnol, elle s’engage dans la Croix-Rouge lors de la Grande-Guerre. Cela ne l’empêche pas de lire beaucoup, essentiellement de la littérature anglo-saxonne. En 1916, elle monte à Paris pour étudier la poésie.

En faisant connaissance, les deux femmes parlent de leurs envies. Pourquoi ne pas monter une librairie anglo-saxonne à Paris ? C’est ainsi qu’elles cherchent une boutique, tombent sur une ancienne blanchisserie. Elles couvrent les murs de toile de jute pour faire disparaître les traces d’humidité. Puis elles disposent des rayonnages et apposent leur enseigne : Shakespeare and Company.

Les deux femmes auront un rôle fondamental dans la diffusion à Paris de la littérature anglo-saxonne et des livres d’avant-garde. Elles accueillent les auteurs de la « Génération perdue », tels qu’Hemingway, Ezra Pound, Gertrude Stein, Scott Fitzgerald ou James Joyce. Ce dernier écrit des livres que l’Amérique puritaine censure. Mais c’est à Sylvia Beach qu’il devra la parution en 1922 du très controversé « Ulysse » de l’écrivain irlandais.

Sylvia est une femme joyeuse, dont l’accent américain lui donne un charme indéniable. Elle conseille très bien les lecteurs que lui envoie Adrienne. On trouve dans la librairie des livres anglais de toute sorte, à la fois ceux qui viennent de paraître et les livres anciens. Par ailleurs, la librairie est mentionnée dans les magasines littéraires américains si bien que Sylvia ne s’étonne plus des touristes américains qui connaissent son adresse.

L’ORGANISATION D’UNE LIBRAIRIE PARTICULIERE

En publiant les auteurs américains, les deux femmes vont travailler avec tout un réseau de traducteurs, de mécènes et de photographes. Dans cet univers d’avant-garde, où les femmes s’émancipent et portent des talons plats, les deux femmes détonnent. Adrienne Monnier elle-même ne cache plus ses accointances communistes.

Gertrude Stein viendra dans la librairie et prendra un abonnement par amitié, mais elle ne s’intéressera qu’à ses propres livres. L’ami de Picasso entretiendra des rapports étroits avec le milieu saphiste de Nathalie Cliford Barney avec lequel les deux libraires prendront toujours une certaine distance.

Sylvia fidélise sa clientèle en créant un système d’abonnement, permettant de lire à volonté des textes d’avant-garde. On y trouve les livres de Gertrude Stein mais aussi d’Edith Warton. Après quelques mois, les deux libraires enregistrent une centaine d’abonnés dont Valery Larbaud, Fargue ou Paul Valery.

Après quelques mois, Sylvia enregistre une centaine d’abonnés. Vient régulièrement le poète Erza Pound qui s’emploie à faire connaître ses amis écrivains anglo-saxons. Il réussira notamment à convaincre James Joyce de rester à Paris.

Léon Paul Fargue sera le premier à venir régulièrement dès 1916. Il devint très vite le meilleur ami de la Maison. Sylvia dira de lui : «Il était à la fois un homme du monde, un enfant, comme tout poète. Je lui dois beaucoup. Il était pour notre petit groupe un avis instructeur, ses leçons étaient baroques. Il nous traitait par le choc, nous affligeait de subtiles brimades. Puis il défaisait devant nous la vie sous toutes les coutures et il nous montrait comment on la recoud. C’est lui qui inventa le mot « potasson », variété de l’espèce humaine se signalant par la gentillesse et le sens de la vie.

Tristan Tzara vint voir Sylvia avec les deux premiers journaux de la Revue « Dada ». Ils lui déplurent tout de suite jusqu’à ce que Jean Paulhan lui rappela qu’il fallait qu’elle les relise. Et par la suite, Sylvia écrira « Je dois dire que par la suite j’ai acquis une certaine estime pour Tzara qui m’a paru comme une figure fort significative et un poète à n’en pas douter. Sylvia évoque ensuite l’arrivée de Breton dans sa librairie.. Il était en costume militaire et était médecin. Il ne connaissait ni Aragon ni Soupault : « Ils furent d’abord des clients de passages puis des clients assidus ».

Breton était alors hanté par Mallarmé et prenait un ton courtois et des airs précieux de maître. Il arborait selon Sylvia « Une physionomie à l’opposé de l’écriture. Il avait une beauté non angélique mais archangélique. Les anges sont toujours souriants, alors que les archanges sont peu aimables et soumis aux graves besognes, celles de tuer les dragons et les sortir du paradis.. »

Quand Hemingway arrive à Paris en 1921, il vient naturellement dans la librairie. Il songe à prendre un abonnement mais n’a pas le moindre sou. Sylvia lui offre la carte et lui laisse le soin de régler sa cotisation à sa convenance. Il prend alors des livres de Léon Tolstoï, Tourgueniev, Lawrence…Sylvia de lui dire «Avec tous ces livres vous n’êtes pas prêt de revenir me voir ! ». C’est aussi que l’auteur a commencé à écrire ses premières nouvelles.

Un jour, les Spire, qui invitent régulièrement chez eux des écrivains, leur propose de venir toutes deux. Sylvia refuse d’abord, Adrienne insiste. Et ce sera l’occasion de rencontrer Joyce pour la première fois. La conversation s’engage, Joyce note l’adresse de la librairie et Sylvia passe finalement une très bonne soirée.

LE CAS JAMES JOYCE

Sylvia Beach et Adrienne Monnier avaient le don des langues. Elles pouvaient aussi bien converser en français, qu’en anglais, espagnol ou italien.

Aussi lorsqu’elles accueillent James Joyce dans leur librairie, elles l’amadouent avec sa langue, celle de l’Irlande. James Joyce en 1882, revendique que ses ancêtres viennent de l’ancien clan irlandais Galway. Sylvia le connaît peu mais a déjà lu quelques uns de ses romans. Et elle a compris que cette écriture-là ne plairait jamais à l’Amérique puritaine. Son tempérament de révolutionnaire la poussera à se battre sans limite pour publier en France cet auteur et son odieux roman « Ulysse ».

Pour le publier, elle lance une souscription qu’elle communique avec tant d’énergie qu’elle recevra des abonnements de Winston Churchill, Nathalie Barney, mais aussi la comtesse Greffhule, Djuna Barnes et Peggy Guggenheim.

James Joyce venait tous les jours. Il harcelait Sylvia Beach, et sa myopie le rendait encore plus dépendant parmi tous ses livres. Il prenait Sylvia pour sa secrétaire, elle finissait par le trouver franchement indésirable. Si bien que Sylvia Beach était alors plus qu’une éditrice, elle était secrétaire, attachée de presse représentant de commerce. Il fallait traduire le livre en français et c’est Valéry Larbaud qui s’y est collé…

James Joyce qui fut édité grâce à ces deux femmes fut assez ingrat. En 1930, il éprouva le besoin d’établir un contrat avec Sylvia et il prit ses distances avec la librairie qui l’avait éditée. Il ne remercia jamais Sylvia et elle ne lui en tint jamais rigueur.

En décembre 1941, la librairie dut fermer à cause de l’Occupation de la France par les puissances de l’Axe. ET après la Guerre, la librairie de la rue de l’Odéon ne rouvrit pas.

La Librairie Shakespeare une librairie d’avant-garde

Véronique Proust